Trafic de passeports : l’identité haïtienne vendue au plus offrant ?
La corruption n’a jamais cessé de saper les institutions haïtiennes, mais certains dossiers dépassent le simple scandale pour atteindre la dimension d’un véritable séisme national. Celui révélé le 23 mars 2026, à la suite de l’arrestation de Jean Antoine Simon Fénelon et de neuf hauts fonctionnaires, en est une illustration frappante. Selon les premiers rapports, jusqu’à 5 000 dollars auraient été exigés pour accélérer la délivrance de passeports aux citoyens haïtiens, et jusqu’à 50 000 dollars pour les étrangers. En d’autres termes, l’identité nationale elle-même serait devenue une marchandise.
Ce réseau ne serait pas apparu du jour au lendemain. Les faits remonteraient à août 2024, lorsque Stéphane Vincent a pris la tête de l’immigration, en remplacement de Joseph Cianciulli. Quelques semaines plus tard, entre septembre et novembre 2024, pas moins de 736 passeports frauduleux auraient été délivrés via un compte fictif, selon un rapport de l’ULCC, causant des pertes estimées à 3,6 millions de gourdes. Les signes avant-coureurs étaient déjà évidents, mais ils n’auraient manifestement pas suffi à mettre un terme aux abus.
L’arrivée de Fénelon, en novembre 2024, n’aurait pas mis fin aux pratiques frauduleuses, bien au contraire. Le réseau aurait poursuivi ses activités, facilitant la délivrance de passeports haïtiens à des ressortissants étrangers, notamment des Dominicains et des Africains. Le RHAJAC avait pourtant tiré la sonnette d’alarme. Mais, comme trop souvent, les avertissements de la société civile se heurtent à l’indifférence, voire à la complicité tacite de certains fonctionnaires.
Le fait que l’enquête ait été menée avec la participation du FBI, et que l’intervention de la DCPJ ait eu lieu à la demande de l’ambassade des États-Unis, en dit long sur l’état de nos institutions. Faut-il donc attendre une validation étrangère pour agir contre des crimes aussi graves ? Cette situation soulève une question fondamentale sur la souveraineté nationale et sur la capacité de l’État haïtien à s’autoréguler.
Au-delà des arrestations, cette affaire pose un enjeu majeur. La vente de passeports sape la crédibilité internationale d’Haïti, expose le pays à des risques sécuritaires et discrédite davantage des institutions déjà fragiles. À moins que des réformes sérieuses ne soient entreprises, ces arrestations ne seront qu’un épisode de plus dans une longue série de scandales sans impact durable. L’urgence n’est pas seulement de punir, mais de reconstruire un système dans lequel l’identité nationale cesse d’être une marchandise.
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